Les cloches, la chèvre et le charpentier

Haute Gironde — 22 août 2025

Les cloches, la chèvre et le charpentier

La chèvre n’est pas que le nom d’un animal, c’est aussi celui d’un engin de levage ancestral. C’est cet outil peu commun qu’Alexandre Lapouble, artisan charpentier à Eyrans, va utiliser début octobre pour restaurer le clocher de l’église d’Anglade.

La chèvre (Capra hircus) est un mammifère ruminant domestique, à cornes creuses, persistantes et arquées vers l’arrière, au menton garni d’une barbe. Mais c’est aussi un outil, un appareil de levage servant à monter de lourdes charges, utilisé, dans sa forme la plus traditionnelle — c’est-à-dire en bois — depuis l’Antiquité. C’est d’ailleurs ce type d’engin qu’utilise sur certains de ses chantiers Alexandre Lapouble, artisan charpentier installé à Eyrans depuis 2023. Il ne fait d’ailleurs pas que l’utiliser : il l’a construite lui-même, pour aller jusqu’au bout de sa passion pour le bois et le travail « à l’ancienne ».

Un clocher en péril

Cette chèvre, les habitants de la commune d’Anglade pourront bientôt la voir de près. La mairie a en effet fait appel à Alexandre Lapouble pour venir au secours du clocher de l’église. Depuis plus de cinq mois, les cloches ne sonnent plus, à Anglade, pour le plus grand désarroi des membres de l’Association pour la restauration de l’église d’Anglade (Area), qui s’en ouvraient dans les colonnes de « Haute Gironde » en mars dernier. « Ça fait ville morte. La mairie a reçu beaucoup d’appels de gens qui se demandent pourquoi elles ne sonnent plus. »

La cause de cette extinction de voix, c’est Alexandre Lapouble lui-même qui l’a signalée à la mairie. « J’intervenais sur une maison en face de l’église et j’ai constaté qu’une partie de la charpente était bizarrement fléchie. J’en ai parlé à un élu et nous avons fait le tour. » C’est là qu’il a constaté des faiblesses alarmantes dans le beffroi qui soutient les deux lourdes cloches fondues au XIXe siècle. Il a aussi remarqué une forte dégradation de la charpente au niveau de l’abside.

Les grosses vibrations engendrées par les cloches présentant un risque pour le clocher, la mairie a décidé de les mettre en veilleuse en attendant les travaux, qui seront donc réalisés début octobre par notre charpentier. Un chantier qui nécessite la dépose de tout un plancher et le levage d’une poutre porteuse de 200 kg à plus de douze mètres de haut. Voilà à quoi servira la chèvre de monsieur Lapouble.

Du sur-mesure

Cette machine, il l’a d’abord créée pour lui-même, pour s’aider dans un chantier personnel difficile d’accès pour des engins modernes. Il s’est basé sur « de vieux bouquins et des cotes trouvées sur internet » pour ressusciter un engin dont se servaient déjà les bâtisseurs romains, et qui a traversé les époques avant de tomber en désuétude avec l’ère industrielle et l’invention des grues modernes. Il ne va pas jusqu’à la faire fonctionner à la force des bras, ni avec une « cage à écureuil » comme on pouvait le faire sur des chantiers antiques ou médiévaux. Sa chèvre à lui, entre tradition et modernité, est équipée d’un palan motorisé, garant de son autonomie.

Un métier durable

« Charpentier, c’est l’un des plus vieux métiers au monde », souligne cet ancien policier qui, après Cenon, Lormont et Floirac, s’est retrouvé motard à Paris. « C’était un beau métier, j’étais assez libre. Mais j’ai toujours aimé travailler de mes mains, je voulais retrouver cette gratification du travail fini. Beaucoup de gens reviennent à ça. » La charpente l’attire pour son « côté spectaculaire » mais aussi pour cette relation de proximité avec le bois, « matériau noble » dont il faut saisir toutes les subtilités pour le travailler correctement : « il y a plein de choses à prendre en compte : le sens dans lequel il a poussé, le lieu, l’essence… Je recherche particulièrement du bois qui a poussé en altitude, car il est plus résistant. Mais c’est difficile à trouver localement. »

Il cherchait aussi un métier « durable » : « normalement, ce que bâtit un charpentier est censé lui survivre. »

Au cours de son apprentissage et des mois qui ont suivi, il a fait ses armes dans diverses entreprises, du petit artisan à la grosse entreprise locale. Des expériences qui lui ont apporté une certitude : la rentabilité à tout prix, ce n’est pas son credo. « Si je le voulais, je pourrais travailler deux fois plus vite. Mais je privilégie la qualité et le fait de tout faire moi-même, depuis les premières esquisses : j’ai toujours aimé dessiner. » Il choisit également ses chantiers avec soin : il faut qu’il y ait de la vieille pierre, une histoire, une valeur patrimoniale.

Un chantier plein de sens

Peu après son installation à son compte, il a eu l’occasion d’utiliser sa chèvre sur des chantiers professionnels, comme à Bourg, début 2024. « L’avantage, c’est qu’elle peut être installée et démontée en deux heures, et utilisée sur un échafaudage. Je n’ai pas besoin de louer un engin tous les jours. »

Avec le chantier du clocher d’Anglade, c’est la première fois qu’Alexandre Lapouble s’attaque à une église. C’est une étape importante pour lui. « C’est une des bases du métier de charpentier. » Pour lui, faire cela avec sa machine traditionnelle est une manière de « respecter les techniques ancestrales » : une démarche pleine de sens sur cet édifice dont les premières pierres ont probablement été posées au XIe siècle. Voilà qui devrait donner matière à raconter aux défenseurs de l’église d’Anglade, pour convaincre de généreux donateurs de financer les travaux de l’abside, pour l’instant en attente.

Nicolas Campitelli

Légende : Alexandre Lapouble sur un chantier à Saint-Ciers-de-Canesse. Il s’apprête à exercer ses talents sur un édifice d’une autre ampleur : l’église d’Anglade. © Photo NC.

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